"Björk est une immense référence" nit and dogs

De la folk à la noise, du rock à l’improvisation, nit and dogs aime brouiller les pistes et faire exploser les étiquettes. Réuni autour d’un goût commun pour l’expérimentation et les territoires musicaux indociles, le quartet façonne un univers singulier où flûte, électronique, cordes et énergie rock se rencontrent sans complexe. À l’occasion de leur passage au festival Émergences, les quatre musicien·nes nous racontent la naissance du groupe, leurs influences et leurs envies d’ailleurs.

Comment est né nit and dogs ? À quel moment avez-vous eu envie de vous réunir autour de ce projet et de développer ensemble cette identité musicale ?

Rose : Le déclic remonte à deux ans et demi environ. J’ai écouté un album de Saya Gray, QWERTY, et j’ai été subjuguée. Je me suis dit : « Waouh, j’ai envie de faire de la musique comme ça ! » Même si, au final, ce n’est pas du tout la même musique. Avec Paolo, on s’est dit qu’on voulait développer ce projet ensemble. Ça faisait déjà quelque temps que je faisais de l’électronique, mais j’avais envie d’aller davantage vers quelque chose de rock et d’électronique, plutôt que vers de l’improvisation expérimentale.

J’ai proposé à Lou de nous rejoindre. On est dans la même promotion au CNSMDP et on avait déjà beaucoup d’affinités, aussi bien dans nos compositions que dans notre façon d’improviser. On partageait plein de goûts musicaux, et ça a tout de suite bien fonctionné.

Paolo : De mon côté, j’ai tout de suite pensé à Raphaël, qui était aussi mon camarade de promotion au Pôle Sup 93 et avec qui je jouais déjà dans plusieurs autres projets. Et, sans grand suspense, ça a bien marché ! Entre nous quatre, le courant est passé naturellement.

Rose : La plupart des morceaux sont des compositions que je ramène, mais certains sont écrits à deux, comme Moon at noon. Il y a aussi beaucoup de parties écrites ou improvisées par les autres musicien·nes. Lou, par exemple, écrit une grande partie de ses propres interventions. On part d’un canevas de base, mais on garde une vraie liberté. On a tous et toutes une culture du jazz et de l’improvisation, même si ce qu’on fait n’est pas vraiment du jazz. On développe aussi beaucoup de choses en répétition, notamment dans la recherche des sons. Chacun·e apporte sa propre palette sonore, et c’est ce qui fait la richesse du groupe.

Votre musique joue avec les frontières entre les genres. Quelles sont les influences qui nourrissent votre univers, et comment parvenez-vous à les faire cohabiter ?

Rose : C’est surtout le regard extérieur qui nous renvoie cette impression de mélanger plein de choses. Pour nous, ce n’est pas une volonté première : on fait simplement la musique qu’on a envie de faire. Forcément, on est nourris par une certaine culture musicale et par nos influences. Björk est une immense référence pour moi, tout comme Saya Gray. Ce sont des artistes qui m’inspirent autant dans l’écriture que dans leur direction artistique et leur univers visuel. J’aime aussi beaucoup la folk et la chanson, notamment les Punch Brothers pour leurs arrangements.

Paolo : On pourrait citer plein d’artistes, mais je crois que notre musique fait aussi référence à des imaginaires de genres. Pour un morceau, on peut avoir envie d’aller vers quelque chose de rock, de punk ou de garage. On essaie alors de se mettre d’accord sur une couleur sonore, sans forcément se dire qu’on veut ressembler à tel album ou à tel groupe. On synthétise des imaginaires et des styles, et parfois, ça mélange des choses assez différentes.

Dans le groupe, on joue aussi plusieurs instruments, ce qui ouvre beaucoup de possibilités. On choisit les instruments en fonction de ce qui semble évident ou pertinent pour chaque morceau, plutôt que dans une volonté de faire un catalogue de styles.

Rose : Pour ma part, comme je joue de la flûte et que je travaille aussi avec l’électronique, rien n’est vraiment évident ! Je cherche surtout les timbres et la manière de trouver ma place dans un groupe de rock avec une flûte. Il faut trouver ce qui fonctionne, ce qui est pertinent, sans tomber dans le cliché du petit solo de flûte qu’on aurait ajouté juste pour faire joli.

Quelle place accordez-vous à l’improvisation dans votre musique ? Comment trouvez-vous l’équilibre entre ce qui est écrit et ce qui se joue dans l’instant ?

Rose : Ça dépend des morceaux. J’ai l’impression qu’on part souvent de quelque chose d’assez écrit, mais qui laisse des portes ouvertes. Si une occasion se présente, on peut s’engouffrer dans une autre direction. Les formes sont généralement assez cadrées : on sait où l’on va atterrir, mais le chemin pour y arriver reste ouvert.

Paolo : Dans certains morceaux, on a des sortes de boîtes dans lesquelles chacun·e peut aller piocher. On sait qu’à un moment, on doit se retrouver pour jouer une partie précise, mais, entre les deux, tout le monde peut choisir sa direction. À l’inverse, certains morceaux reposent sur de l’improvisation libre du début à la fin, avec des approches qui peuvent aller vers la folk, le jazz contemporain ou la noise.

Lou : De mon côté, j’ai aussi une grande liberté autour des textes. Il y a plusieurs moments où je peux interpréter et improviser à partir de textes, ou broder autour de ce qui est écrit. Rose nous laisse une grande latitude dans la manière de nous en emparer.

Justement, d’où viennent ces textes ? Est-ce toi, Lou, qui les écris ?

Lou : Non, pas du tout ! Ce sont des textes de Rose mais pas que ! Il y a notamment un poème d’Emily Dickinson, un texte de Patti Smith et, à la toute fin, je lis une recette de cuisine… ou plutôt une ode à l’aneth, cette petite herbe fraîche !

Que vous apporte le dispositif Jazz Migration ?

Raphaël : Jazz Migration s’articule globalement autour de deux volets. La première année est consacrée à des formations sur différents aspects du métier de musicien·ne professionnel·le : la communication, la diffusion, la structuration… On rencontre aussi des organismes comme la Sacem ou l’Adami, ce qui permet de rendre plus concrètes des questions sur lesquelles on manque encore d’expérience.

Le deuxième volet, c’est la tournée : l’année suivante, on est programmé dans plusieurs lieux du réseau. Pour nous, qui étions un groupe très jeune au moment où nous avons été sélectionnés, ça a tout de suite apporté une forme de visibilité. Le fait d’être lauréat·es nous a permis de canaliser notre énergie et d’avancer beaucoup plus rapidement sur plusieurs aspects du projet, notamment la réalisation de notre premier EP et la préparation du deuxième. C’est un vrai coup de pouce !

Comment imaginez-vous la suite pour nit and dogs ? Qu’aimeriez-vous explorer dans vos prochains morceaux ou albums ?

Rose : De nouveaux morceaux sont déjà en cours de composition, et vous aurez le plaisir de les entendre au festival ! En parallèle, on prépare notre deuxième EP, qui devrait sortir début 2027 sur un label suédois. L’album viendra ensuite, probablement en 2028.

On aimerait aussi développer les tournées en dehors de la France, notamment en Europe. Nous sommes en contact avec Elusive jazz, à Manchester — un festival, un label et surtout des gens chouettes —, avec qui nous allons essayer de construire des tournées en plateau partagé avec l’un de leurs groupes, Catbandcat. On aimerait également jouer en Allemagne, en Suisse et davantage sur les scènes dédiées aux musiques improvisées. On est ouvert·es aux propositions !

Vous développez également un atelier autour de la création d’objets sonores. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Rose : On va pouvoir proposer cet atelier pour la première fois avec l’Apejs à Chambéry et Jazz Action Valence. On espère pouvoir le poursuivre ailleurs. L’idée est de créer un objet sonore mi-improvisation, mi-noise et… mi-fun !

Vous avez joué récemment en Touraine, au Jéricho, à Saint-Pierre-des-Corps. Avez-vous des liens avec des musicien·nes de Tours ?

Raphaël : J’ai des liens avec la scène tourangelle depuis longtemps, puisque j’ai été élève à Jazz à Tours il y a bientôt dix ans. J’y ai monté des groupes et rencontré beaucoup de musicien·nes.

Lou : J’ai aussi collaboré avec le collectif et label Budget 0, qui a notamment sorti une compilation sur laquelle j’apparais à deux reprises, avec des amis que j’aime beaucoup, dont Victor Maisonneuve, Oscal Teruel et d’autres musicien·nes de la scène locale. C’est aussi par ce biais qu’on a fait le lien pour le concert au Jéricho.

Pour terminer, avez-vous un coup de cœur artistique à partager avec le public ?

Le groupe : C’est tout trouvé : Je suis née émue le dernier album de Madeleine Carnage, qui a joué au festival Émergences l’année dernière ! Gros big up à Madeleine Carnage !

Propos recueillis par Mathieu Durieux

Voir aussi