"Une autre façon de résister au repli" Mélissa Acchiardi (Oasis Boom)
Mélissa Acchiardi est musicienne au sein du duo "krautrock du désert" Oasis Boom. Pour Emergences, elle répond à nos questions sur leur son unique, leur rapport au live et à la création.
L’univers sonore
Le nom Oasis Boom suggère à la fois un refuge et une onde de choc. Comment s’articule ce grand écart entre groove hypnotique, transe et liberté jazz dans votre son ?
Pour choisir le nom du groupe, nous avons fait écouter notre musique à plusieurs ami·es. Plusieurs nous ont parlé de voyages, de trains, de traversées du désert et de danses. Nous avions dans l’idée que ce long morceau était peuplé de personnages. C’est le roman d'Alessandro Baricco Océan mer qui nous avait mis sur cette voie. Nous avons donc imaginé plein de noms de personnages, Ivy Double Mise, le Baron, Dira, Milena Sand, Battistu no, et nous avons fini par nous demander où étaient ces personnages. Oasis boom était en effet un lieu en lien avec le désert avec "Oasis" et une énergie commune peut-être avec le "Boom "qui nous rappelait la danse. Tout cela n’était pas très sensé, car c’était surtout le son de l’assemblage de ces deux mots qui nous a plu. De la même façon que Cactus bus, qui est devenu le moyen de locomotion de nos personnages. Enfin, nous avons décrit les personnages tels que nous les imaginions et Julie Ricossé, dessinatrice de bd, leur a donné vie sur la pochette de l’album.
L’étincelle collective
Qu'est-ce qui a véritablement cimenté le son du groupe à sa genèse : une envie commune de faire bouger les lignes du concert traditionnel ou un croisement spontané d'influences divergentes ?
Nous avons plusieurs terrains et entrées communes dans la musique : l’intérêt que nous avons dans l’écriture musicale et l’impossibilité de trop fixer les choses. Le cactus bus est très écrit et tout le temps improvisé. Un certain attrait pour la musique destinée à la danse que nous avions déjà abordé dans nos vies musicales, mais que nous avions tous·tes les deux envie de pousser. Une certaine envie de travailler la musique sous une forme énergétique pour trouver ce qui fait bouger, crier, ou planer. La soif d’essayer des nouveaux sons, de créer des modes de jeux, Vincent sur la guitare avec des préparations et Mélissa sur batterie-synthé.
Le cap du projet
Le groupe dégage une force taillée pour le live. À moyen terme, quelle est votre plus grande ambition : investir d'autres scènes hors format, développer un support enregistré ou aller chercher l'international ?
Pour moi, nous nous retrouvons « dans nos baskets » pendant les concerts en live. Le rapport au public est, je crois, pour Vincent et moi quelque chose de très vivant, d’important, car il nous permet de se mettre dans une certaine présence à la musique, un rapport à l’improvisation que nous aimons particulièrement. On va même parfois un peu loin dans les expérimentations de choses que l’on ne sait pas bien faire encore, ce qui peut donner un côté un peu punk au groupe, c’est ce qu’on nous dit parfois en tout cas. Nous aimons beaucoup jouer dans des contextes différents, scènes hors formats, ou scènes plus classiques, grandes, petites, équipées ou DIY, à des heures différentes, devant des publics multiples, en France ou ailleurs. Je crois qu’on aime quand « ce n’est pas pareil », on aime les surprises et tenter d’inventer en direct les conditions d’une rencontre avec le public. Le temps de création est aussi un moment très agréable pour moi. J’aime beaucoup voir comment nos jeux se combinent et inventent le son du duo, comment nos habitudes musicales se complètent pour fabriquer une sorte de langue commune, celle que parlent nos personnages de Oasis Boom.
La réalité du terrain
Émergences met en lumière la nécessité de résister dans un secteur culturel fragilisé. De votre côté, où ressentez-vous le plus de résistance : le modèle économique, l'accès aux salles ou le manque de prise de risque des programmateurs ?
Nous avons eu beaucoup de chance d’être soutenus par Jazz migration et que notre label Dur et Doux nous aide à diffuser notre musique. L’année 2026 a été très riche en concerts pour le duo et nous espérons que cela va pouvoir continuer en 2027, dans ce monde culturel qui se resserre partout autour de nous. Nous développons aussi des Larges Oasis boom, qui sont des créations participatives dans lesquelles nous créons et jouons avec des amateurices pendant une semaine. Cette façon de faire de la musique avec des nouvelles personnes, de continuer à créer souvent et rapidement, sans retenue, est pour nous une autre façon de résister au repli, et de défendre qu’oser faire de la musique, quoi qu’il en soit, est joyeux.
Résister & transmettre
L’incertitude pousse souvent à douter de sa singularité. Quel principe ou quelle ligne de conduite vous permet de garder le cap sans céder aux compromis ?
En effet. Je crois que nous cherchons, dans l’écriture de la nouvelle musique que nous jouons actuellement, à se faire prendre par des énergies fortes et c’est pour nous une sorte de preuve que la recherche est « juste ». C’est très banal, mais nous cherchons des riffs, tournes, rythmiques qui nous enjaillent, on garde les matériaux et sons que l’on pourrait jouer sans s’arrêter et sans s’ennuyer pendant des heures. On fait l’hypothèse que la singularité du duo s’exprime dans un certain rapport sincère à la joie. Quand on trouve de la joie et une envie de danser, on se sent alors en mesure de proposer cette musique à d’autres, de monter sur scène, et donc de tenter de partager notre joie. C’est simpliste, mais ça nous semble être finalement une base solide pour créer de la musique.
Le live à Émergences
Dans quel état d'esprit souhaitez-vous plonger (ou secouer) le public d’Émergences lors de cette soirée partagée ?
On ne souhaite pas quelque chose en particulier. Sur scène, on propose aux gens de nous suivre dans nos pérégrinations musicales, de rencontrer nos personnages de la façon dont iels auront envie. Si iels nous suivent tout le long, que ce soit par l’écoute, le trip invisible ou une danse très expressive, on sera très content·es d’avoir fait le voyage avec elleux. Sinon ,ce n’est pas grave non plus. Chacun·e peut prendre ce qui l’intéresse.
Propos recueillis par Carlos Fernandez

