"Un moment de catharsis ; un moment pour se dénuder" Alejandra Borzyk (bodies)
Alejandra Borzyk est saxophoniste et compositrice pour le projet bodies. Pour Emergences, elle a accepté de nous en dire plus sur ce projet dansant qui revendique la tendresse comme force de transformation.
L'univers sonore
bodies évoque d'emblée la physicalité du son. Entre textures organiques, tensions et improvisations, comment définiriez-vous l'énergie brute et le langage sonore propre à votre projet ?
L'univers sonore de bodies est pour moi bidimensionnel et plein de superpositions. D'un côté, il y a l'aspect rythmique, groove, trance, porté par basse et batterie ; et de l'autre l'aspect textural mais aussi lyrique-mélodique, porté par synthés, sax et électroniques. Je les vois comme des énergies complémentaires qui reposent l'une sur l'autre et qui génèrent dans leur interaction cet aspect organique et viscéral.
Le processus d'écriture
Dans un univers où les frontières entre écriture et liberté totale s'effacent, comment naissent vos morceaux ? Est-ce le résultat d'expérimentations sonores au plateau ou d'une trame très écrite ?
Les morceaux arrivent en répétition d'abord comme des compositions sur papier, j'amène la musique et on l'arrange en groupe. Sur le processus d'arrangement, on traverse des étapes différentes : de l'apprentissage de la matière à la transformer à travers l'expérimentation, en répétition et sur scène. C'est aussi en jouant le répertoire live que nous prenons de plus en plus de libertés sur les morceaux. En plus de morceaux instrumentaux, pour cet album, deux morceaux sont entièrement produits par Rebecca Driesmans (Bex) : "quiero amor" et "bad feminist". C'était une collaboration incroyable, car elle a fait briller les compositions arrangées en groupe, et amené sur le disque deux perles sans lesquelles l'album ne serait pas complet.
Le cap du projet
Au-delà de ce passage à Émergences, quelle est la prochaine étape charnière que vous visez pour consolider l'existence du groupe ?
Nous avons sorti notre premier album "quiero amor" en janvier de cette année, nous sommes donc pour l'instant en train de le présenter sur le territoire belge et international, avec de chouettes concerts en France et en Turquie. Pour la suite, nous envisageons d'enregistrer une version live de "bad feminist" avec Carmen Xía (feat dans l'album) et Bex sur scène. Cette version mélange la production du morceau sur l'album avec la version live où le texte passe sous format spoken word. Cette live session nous permettra aussi d'enregistrer quelques morceaux du répertoire qui sont arrivés après le passage en studio. Le but est de sortir un petit EP digital en 2027-2028, car le processus créatif pour le prochain disque va être différent et cela demande du temps. Nous cherchons à aller plus loin dans notre langage, développer nos codes d'improvisation et créer une différence entre l'aspect produit des albums et l'expérience du direct.
La réalité du terrain
Pour une formation aux esthétiques hybrides comme la vôtre, quel est aujourd'hui le frein le plus difficile à surmonter pour tourner et diffuser votre musique ?
À mon avis, je ne connais pas tous les freins. D'une part un manque de réseau. Mais je pense qu'il y a sûrement une partie liée au style hybride : nous restons un groupe labellisé jazz alors que notre son mélange beaucoup d'autres influences. Je pense que pouvoir accéder à un réseau de salles "non-jazz" nous ouvrirait pas mal de portes, car les salles plus "jazz" sont souvent loin de l'univers qu'on propose.
Résister & transmettre
Face à la précarité et au climat d'incertitude qui pèse sur la jeune création, quel conseil ou réflexe donneriez-vous à des artistes émergents pour protéger leur intégrité artistique ?
La réflexion que j'ai à partager par rapport à ces questions c'est une méditation quotidienne que je fais afin de ne pas entrer dans ce qui m'éloigne du plaisir et du privilège de créer et de, tout "simplement", être. Je m'entraîne à rester dans la curiosité, le jeu, la découverte, l'écoute (de musique, de nos proches, du monde) ; et mettre le focus sur ça. Bien sûr qu'il y a plein d'autres tâches liées à notre métier, mais je suis de plus en plus convaincue qu'en ce moment rester connectées et à l'écoute de nos vulnérabilités, peurs et fragilités, partagées ou pas, est une force et une façon très puissante de résister aux pressions qui nous entourent.
Le live
À quoi le public doit-il se préparer en venant vivre votre set sur scène ?
J'aimerais dire que c'est un moment de catharsis ; un moment pour se dénuder, en tout cas ça l'est pour nous, mais je ne sais pas comment notre set peut atterrir chez les autres. Donc juste être prêt·e·s pour une découverte, une de mes activités préférées c'est d'aller écouter des concerts de groupes que je connais pas !
Propos recueillis par Carlos Fernandez

