"Le grand cadeau du jazz, c’est qu’on partage un langage" Knobil

De Charles Mingus à Boris Vian, Knobil cultive un jazz libre, décalé et résolument espiègle, où l’humour côtoie la poésie et l’absurde. Née pendant le confinement, sa musique raconte le quotidien, les relations humaines et les inquiétudes d’une époque qui ne manque pas de matière à inspiration. À l’occasion du festival Émergences, l’artiste nous parle de ses influences, de sa manière de composer et de la place essentielle de la culture dans un monde en pleine turbulence.

Comment est né le projet Knobil ?

Le projet est né pendant le confinement. Avant ça, j’étais le cliché de la bassiste qui est uniquement sideman, c’est-à-dire musicienne au service des projets des autres. Pendant le confinement, je m’ennuyais terriblement. Je me suis dit : « Mais moi aussi, je peux composer et écrire mes propres textes ! »

Les prémices du projet datent vraiment de cette période. Ensuite, ça s’est développé quand les salles ont commencé à rouvrir. J’avais envie de partager toutes ces compositions que j’avais faites un peu dans ma chambre.

C’est vraiment parti d’une espèce d’ennui. Jusqu’alors, je jouais partout, j’enchaînais les projets et je n’avais pas trop le temps de me poser la question de la composition. Tout d’un coup, j’ai enfin eu le temps !

Quelles sont les influences musicales, artistiques ou personnelles qui ont le plus façonné ton univers ?

Je dirais que j’ai trois piliers, en tout cas jusqu’à maintenant, pour Knobil.

D’abord, Charles Mingus, pour la contrebasse. On reconnaît tout de suite son jeu : il a quelque chose de très punk, de très agressif. C’est aussi un compositeur et un arrangeur. Le fait que ce soit un artiste complet m’a beaucoup façonnée et continue de m’inspirer énormément. Il écrit des mélodies super bizarres qui, en même temps, restent en tête. Elles sont simples, mais avec ce petit truc en plus. Et ça, j’adore !

Je cite aussi souvent Boris Vian, parce que c’est l’un des premiers artistes que j’ai écouté à mettre des textes en français dans un univers jazz. J’adore la façon dont il joue avec les mots. Je suis hyper fan des pataphysiciens et de toutes ces personnes qui s’amusent avec le langage. Je trouve que les mots et le jazz, c’est extraordinaire. Boris Vian m’a fait comprendre que c’était possible.

Enfin, je cite souvent Esperanza Spalding, qui est pour moi un génie de la scène contemporaine. Tout simplement parce qu’elle chante et joue de la contrebasse en même temps : c’est un truc de fou ! Mais c’est aussi une compositrice, une arrangeuse, elle fait de la performance… Elle fait un milliard de choses. C’est une artiste dont on peut aimer ou ne pas aimer tout ce qu’elle fait, mais personnellement, elle m’a permis de comprendre que tout cela était possible. C’est comme si elle m’avait ouvert la voie, comme si elle m’avait donné la permission, quelque part.

Jacek Brun</br>Jacek Brun@jazz-fun.de

Comment naissent tes chansons ? Pars-tu d’une mélodie, d’un texte, d’une histoire un peu folle ?

Je suis quelqu’un d’assez observateur. Dans mon processus de composition, j’aime partir de quelque chose qui m’est arrivé ou que j’ai observé chez quelqu’un. Ça peut être une rupture amicale, par exemple, quelque chose qui m’est arrivé. C’est un thème qui reste dans ma tête pendant un certain temps. Au bout d’un moment, ça tourne, ça tourne, ça tourne, et je commence à trouver des paroles. Je me dis alors que ça pourrait faire une bonne thématique de chanson.

Je pars donc du thème, puis j’écris le texte. Ensuite, j’essaie de trouver des bouts de mélodie. En général, une fois que j’ai la mélodie et les paroles, je me mets derrière mon piano pour essayer d’harmoniser tout ça. En même temps, je tripe sur la contrebasse pour trouver un groove.

Ce n’est pas une recette qui fonctionne exactement de la même façon à chaque fois, mais au final, j’obtiens ce qu’on appelle une lead sheet en jazz : une mélodie, des accords et une idée du groove. J’ai alors un bon squelette pour la chanson. Ensuite, soit je joue toute seule, soit je présente le morceau à mes musiciens, et ça devient la base de la chanson.

L’humour et la fantaisie occupent une place importante dans ta musique, alors qu’on associe parfois le jazz à une certaine forme de sérieux. Est-ce une manière de bousculer les codes du genre ou simplement ta façon naturelle d’aborder la musique ?

Les deux, oui ! Après, rendons à César ce qui appartient à César : je ne suis pas du tout la première à utiliser l’humour dans le jazz.

Ce qui me touche beaucoup, c’est, par exemple, Dizzy Gillespie, qui adorait faire des blagues, des petites surprises dans les morceaux qu’il présentait. Les jazzmen adorent aussi se faire des blagues, faire des animations un peu bêtes pendant leurs solos, pour se faire rire entre eux et faire rire le public.

Dans la communauté des musiciens de jazz, il y a quand même pas mal de place pour l’humour. Je trouve que ça fait presque partie de notre héritage : s’intéresser aussi à la dimension humoristique du jazz.

Et puis, dans la vie, j’aime bien rigoler. Je suis quelqu’un qui aime observer les choses et qui adore l’absurde. Pour moi, le jazz, c’est ça aussi : son grand cadeau, c’est qu’on partage un langage et qu’à partir de ce langage, on se doit d’être créatif. Je trouve que les deux vont très bien ensemble.

Dans un monde qui traverse de nombreuses turbulences, quel rôle la musique, et le jazz en particulier, peut-elle jouer selon toi ?

Le jazz, mais aussi la musique et l’art en général, surtout en ce moment, alors qu’on traverse une période qui s’approche de la fin du monde, on ne va pas se mentir, c’est une façon de se rappeler qu’on est humains et humaines.

Pendant le Covid, Macron, ou je ne sais plus qui, avait utilisé le terme de « non-essentiel ». Mais, en fait, on a tous besoin de culture. Peu importe le type de culture : ça peut être aller au musée, écouter un concert, mais aussi écouter de gros tubes de pop sur Spotify. En tant qu’êtres humains, on a besoin de ça. On a besoin de rêver, de décompresser et de poésie, quels que soient nos goûts.

Personnellement, en tant qu’artiste au XXIe siècle, alors que la planète crame, c’est là que je trouve mon utilité : apporter un peu de bonheur, un peu de légèreté et une façon de s’évader à tout le monde, dans la mesure du possible, évidemment.

Quels sont tes projets à plus ou moins long terme ?

C’est une très bonne question ! On a enregistré un album, mais c’est secret-défense pour l’instant : je ne peux pas vous dire quand il va sortir. On l’a enregistré il y a environ un mois, à La Frette, en banlieue parisienne.

Je ne veux pas dire que cet album traite de l’actualité, parce que ce serait un peu réducteur, mais il s’inscrit dans cette logique : j’observe des choses et j’en fais des chansons. Il reflète ce qui se passe actuellement. Il parle aussi un peu du passé, de la façon dont on en est arrivés là, de mon nom de famille et, plus largement, de la petite histoire et de la grande Histoire.

Ce qui m’a marquée en travaillant sur cet album, c’est qu’en discutant avec les copains et copines musiciennes, je me suis rendu compte qu’on avait tous peur des mêmes choses. On partage les mêmes inquiétudes. L’album va parler un peu de tout ça, mais toujours avec une bonne dose d’humour et d’absurde.

As-tu un coup de cœur sur la scène jazz que tu aimerais faire découvrir ?

Elise Vassallucci Quintet ! C’est une vocaliste et violoniste incroyable, qui écrit aussi des textes de jazz en français. On est très amies dans la vie, mais c’est vraiment quelqu’un qui a une voix exceptionnelle et une plume extraordinaire. Elle mérite absolument d’être écoutée.

Propos recueillis par Mathieu Durieux

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